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Clémence Colin est chansigneuse et comédienne sourde. Elle fait partie des artistes que nous accueillons le mercredi 29 avril avec le trio d’Airelle Besson. Le chansigne est l’abréviation de « chant en langue des signes » mais il se trouve que c’est une pratique bien plus complexe et créative que cela. Pour Airelle Besson, elle crée des univers visuels, elle étend les ambiances, donne un autre visage aux compositions de la trompettiste pour rendre sa musique accessible à un plus large public.

Tu es toi-même une personne sourde, peux-tu nous faire part de ton rapport à la musique ?
J’aime la musique depuis petite, j’aime voir des concerts, l’alchimie entre les musiciens. J’aime danser, aller dans des bars ou dans des festivals et faire la fête. Je suis très curieuse de tout type de musique, de sa place dans l’histoire, de ses revendications et de la symbolique que la musique draine. De plus, c’est mon milieu de travail depuis plus de 10 ans et, je découvre et fais partie des gens passionnés qui continuent à apprendre. Si seuls les gens avec une bonne ouïe étaient autorisés à faire de la musique, il y aurait très peu de batteurs.

Peut-on appliquer le terme « écouter de la musique » aux personnes sourdes et malentendantes ?
Le signe « écouter » en langue des signes française se signe de deux façons : la main en C autour de l’oreille et la main en C autour de l’oeil. Donc les personnes sourdes peuvent comme tout le monde voir ou faire des concerts, aller dans des clubs, voir des clips, des raves, des fêtes, des deaf-party. De plus, on ressent la musique car les vibrations sont la base même du son. Évidemment chaque personne est différente, a des goûts spécifiques. Il n’y a donc pas qu’un seul type de sourd et par conséquent pas d’écoute type.

Y a-t-il un autre terme que « chansigne » pour désigner ta pratique ?
En particulier dans ce contexte instrumental (vv, vu-sique). Moi j’utilise le mot chansigne mais d’autres termes existent. Certain.e.s se disent vusicien·nes et peuvent utiliser en parallèle le média vidéo. Ils font un vrai travail de laboratoire dans le champ expérimental comme Chassol peut le faire en son. Le visuel et le son représentent un espace de jeu et de recherche infini et, quand ils sont combinés encore plus. C’est toujours compliqué de résumer tout un pan d’une culture minoritaire mais j’encourage les gens pour qui tout ça est inconnu à faire des recherches, le 100% VV c’est de la dentelle ! Moi j’emprunte un peu de tout ça pour faire ma sauce.

Comment s’adapte-t-on aux différents styles musicaux ?
Je ne m’adapte pas, j’aime penser qu’on me contacte car on aime mon univers artistique. Ensuite je regarde les leurs et si humainement le courant passe on commence une collaboration. On travaille, on échange, on crée ensemble. Ce sont des questions qu’on ne pose jamais aux musicien·nes mais je pense qu’on essaye de fonctionner tous·tes pareil. Je me spécialise dans des projets qui me plaisent et qui matchent avec mon style (qui lui-même évolue) et mes valeurs. Tant que l’existence de l’intermittence me le permet, je fais des choses qui m’éclatent.

Pour un concert en chansigne, quelles sont les étapes de préparation ? Dois-tu par exemple beaucoup écouter la musique, répéter tes gestes ?
Une collaboration avec une nouvelle personne est toujours une création ou une re-création. Quand je ne suis pas en résidence avec les musicien·nes, je me plonge dans leurs univers, je regarde des vidéos d’autres artistes, je lis, je décortique la structure du morceau, j’échange avec des proches, j’écris, je dessine mes partitions… Ensuite, avec cette matière on se revoit et on s’adapte tous et toutes. Par exemple, lors de la première résidence avec Airelle, Jonas et Sebastian, je leur ai demandé ce qu’ils avaient dans la tête lorsqu’ils jouaient ou avaient composé les morceaux. Certains avaient des images, d’autres des histoires… Ensuite c’est un travail de rendre le tout varié, lui donner une couleur spéciale et l’enrichir avec des emprunts de poèmes, ou de compositions de tableaux par exemple. Pour certaines créations je peux passer des heures à regarder des génériques comme ceux de The Wire pour voir comment les plans sont montés et s’encastrent et si j’arrive à recréer cette dynamique en signes. Il faut ensuite répéter encore et encore pour pouvoir, sur place, ré-agencer si besoin les bouts de partitions, les inverser… Mais c’est sûr qu’avec le temps je gagne en automatisme et je suis plus efficace en préparation.

Peux-tu me raconter la genèse du concert chansigné avec le trio d’Airelle Besson. Qui en a eu l’idée ?
Airelle m’a vu jouer dans un bar à Coutances avec mon duo Albaricate pendant qu’elle était en résidence à Jazz sous les pommiers. Elle m’a proposé de travailler ensemble dans le cadre de la carte blanche que le festival lui avait donnée1. C’était chouette car on a lié la création avec des actions culturelles sur un temps long pour le festival avec des enfants sourds et entendants. Ça nous a permis de tisser de vrais liens !

Peux-tu me préciser le processus de création et d’association du chansigne sur ce projet : quelle a été ton approche pour chansigner sur de la musique instrumentale ?
La première création a eu lieu il y a 7 ans déjà. J’ai donc d’abord demandé aux musicien·nes les images qu’ils·elle avaient en tête au moment de jouer ou d’écrire la musique. À partir de cela, j’ai fait des trames pour esquisser des images, des scènes et leur donner de la cohérence, comme si nous dessinions une bande dessinée. Puis on s’est retrouvé et on a essayé de voir comment tout cela s’imbriquait. Parfois il faut ajouter, enlever, créer des répétitions car les motifs se répètent. On arrive tout à fait à se comprendre et se retrouver au même endroit avec les vibrations et les regards. Parfois je suis plus le piano, parfois la batterie, parfois la trompette et parfois c’est moi que les musicien·nes suivent. Nous avons repris le projet en octobre 2024. Il était nécessaire d’effectuer des ajustements car des morceaux étaient partis, d’autres arrivés et puis il fallait que la création corresponde à l’évolution de mon chansigne. Ma pratique se nourrit de lectures, de films, de spectacles etc. en bref, de ce que je suis aujourd’hui. J’ai donc modifié mes textes pour qu’ils soient en adéquation avec ces évolutions. L’enjeu du travail est aussi de proposer des morceaux variés, un peu comme une programmation de différents courts métrages. Certains sont abstraits, d’autres figuratifs, issus de collages ou en plan-séquence… il ne faut pas tourner en rond. Quelques exemples de mon travail sur des morceaux du trio : « J.T. » : sous la forme d’un conte. Une horde d’oiseaux s’envole à la recherche d’enfants pour les transformer à leur image. « Go » : film noir et course-poursuite d’un détective privé au sein de New-york. « Luleas’Sunset » : une promenade bucolique aux derniers rayons du soleil. « Tokyo dans la brume » : instant poétique autour de la pâtisserie, de la conception à la dégustation. « Painter et Boxer » : portrait et souvenirs de Violette ancienne bagarreuse devenue peintre.

Tous ces signes sont-ils inventés ou estce que toute personne familière à la LSF peut comprendre ? Le chansigne, notamment quand il ne colle pas à un texte chanté, n’a pas pour but d’être 100% explicatif. C’est comme la poésie, parfois le texte est littéral avec des phrases très terre à terre mais parfois non. Il y a des ajouts de vv (visual virtual : art sourd mime très poussé) des signes et du jeu. Il n’y a donc pas uniquement de la LSF « de discussion » mais aussi du vocable visuel, qui crée des séquences.

Comment sais-tu que les musiciens et musiciennes improvisent ?
On se donne des points de rendez-vous et on se regarde, on se sent. C’est important de faire un « tout » sur scène. J’improvise aussi. Tout cela est un travail différent d’un texte de chansigne en chanson française où tout est cadré avec un début et une fin. Tous·tes ensemble nous composons un tableau, il faut juste savoir lâcher le pinceau quand la musique s’arrête. Le but c’est de retomber sur ses pattes. Parfois ça plante, ce n’est pas grave ! Je n’aime pas les choses trop figées, c’est ce qui fait la magie de cette pratique.

• Propos recueillis par Camille Rigolage et Camille Retailleau