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Notre artiste associée se prête au jeu de la disco. Sakina Abdou replonge dans ses souvenirs et dévoile avec beaucoup de sincérité plusieurs disques qui l’ont particulièrement marquée.

Paru le 7 mai 2023 chez Rogueart

HEAROES
Joëlle Léandre / Craig Taborn / Mat Maneri

J’ai découvert ce groupe en live au FIMAV il y a deux ans. Assise au premier rang, j’ai pleinement profité de l’acoustique du plateau et de la salle. C’était clairement mon highlight du festival et sans doute le concert qui m’a le plus subjugué ces dernières années. Sublime. J’ai été saisie par la profonde liberté des intentions des artistes et par la clarté de leurs gestes. La justesse de cette rencontre entre spontanéité et précision m’a marquée. Elle m’a rappelé ce qui me fascine dans le geste improvisé graphique, lorsque je vois ma fille dessiner depuis son plus jeune âge : un geste clair, une énergie brute mais canalisée, d’où naissent une expression et un mouvement d’une grande force. L’intention, le geste, le langage et l’expression deviennent alors un seul et même élément irréductible. Cela a fait résonner une phrase de Vincent Lê Quang que j’avais entendue lorsque j’étais jeune élève : « L’improvisation est un geste premier », en référence aux mathématiques. Je réalise à l’instant combien cette idée faisait déjà écho à la direction que j’avais en tête pour l’enregistrement du trio improvisé que je réalisais quelques mois plus tôt avec Marta Warelis et Toma Gouband. Quelques mois plus tard, j’ai demandé à ma fille d’en faire un croquis de dix secondes chacun·e, devenu la pochette. Je reste toujours fascinée par notre capacité à relire, a posteriori, du sens, de l’écriture et des trajectoires rationnelles dans ce qui ressemble d’abord au hasard alors qu’il s’agit, en réalité, de spontanéité.

Paru le 12 novembre 2021 chez Carton Records

MIGHT BRANK / THE MASKS
EMMANUEL SCARPA

Manu est un copain que j’ai rencontré au sein du Red Desert Orchestra d’Ève Risser. Je me souviens du jour de la sortie officielle du disque solo de mon amie Tatiana Paris, au Café de Paris, avec Sport National : Manu clôturait la soirée par un solo lui aussi. Je l’ai donc découvert sans rien « attendre ».
Il me semble que la surprise naît normalement lorsqu’on attend une chose et qu’il en arrive une autre. Ce soir-là, je me sens abasourdie mais n’attendais pourtant vraiment rien. J’en ai conclu que le sentiment ressenti n’était pas de la « surprise », mais de la « découverte ». Quelque chose que l’on n’imagine pas et qui saisit lorsque l’on voit quelqu’un se découvrir lui-même. Évidemment, j’achète le disque. Je l’écoute un jour chez moi, en rangeant. Mes enfants s’arrêtent et me disent : « Mais c’est quoi ça ?! » Puis ils se concentrent et écoutent l’album en entier. C’est devenu un de nos disques fétiches à la maison, qu’on le passe de temps en temps et qui nous accompagne tranquillement. Le « C’est quoi ça ?! » n’est pas une moquerie. C’est le vertige d’une singularité qui fait chavirer les références. Ce que j’entends ne se laisse pas réduire à une improbable rencontre entre Richard Gotainer, des rythmiques traditionnelles extra-européennes complexes, la musique minimaliste, le rock et une certaine spiritualité dans le rapport au temps. C’est un tout, parfaitement uni mais autre. Une personnalité qui a su fleurir. Et je crois qu’il n’y a rien de plus beau que de découvrir des âmes de cette manière : on redécouvre cette chose fascinante et insaisissable qui nous distingue des machines, non pas parce qu’elle nous élève, mais parce qu’elle nous rend intensément vivants.

Paru le 6 décembre 2024 chez Jazzdor Series

YOQAL
KAMILYA JUBRAN / SARAH MURCIA

Encore une découverte en rangeant chez moi, il y a bien longtemps. Plus précisément : je fais la vaisselle et j’écoute l’émission À l’improviste d’Anne Montaron sur France Musique. Je ne sais pas ce que j’entends. Je ne connais pas encore Sarah Murcia, c’est ainsi que je la découvre. La vaisselle continue, puis, à un moment, une aspiration totale par ce que j’écoute, qui réquisitionne peu à peu toute mon attention. Je finis par laisser tomber l’éponge et m’asseoir sur le canapé pour écouter la fin de l’émission avec tout mon corps, toute ma tête. Large dans le son. Haut dans l’esprit. Projeté loin dans l’adresse. Profond dans l’ancrage. Je me sens pousser des ailes dans toutes les directions. Je ne saurais pas vraiment décrire ce qui se passait, mais j’avais la sensation de quelque chose d’ample et d’enveloppant, une musique qui prenait racine tout en ouvrant l’espace. C’était une expérience d’écoute presque mystique. Des années plus tard, je rencontre Sarah dans un autre contexte et je lui parle de ce duo, ainsi que de mon « épisode mystique » en pleine vaisselle. Elle me dit que le duo existe depuis longtemps, mais qu’aucun disque n’est encore sorti. En juin dernier, en jouant au festival Jazzdor, je découvre la sortie de l’album du duo Jubran–Murcia sur leur label.

Merci Jazzdor.

Paru le 10 mai 2024 au sein du label OTOROKU

SOLO THROAT
ELAINE MITCHENER

J’ai découvert le travail d’Elaine Mitchener en explorant la scène londonienne et la vaste communauté artistique qui s’y déploie, notamment dans le champ des musiques improvisées. Quelle artiste, quelle vocaliste exceptionnelle !  Je m’apprête à donner ma première carte blanche au Cafe OTO la semaine prochaine, et cette invitation a été l’occasion de proposer à Elaine une rencontre improvisée avec Neil Charles. J’aime profondément ce moment où l’on se plonge dans l’écoute du travail des autres, comme dans un temps suspendu, en amont d’une performance partagée. On écoute, on se projette dans un présent-futur, une sorte de pré-rencontre spirituelle, aussi réelle qu’abstraite…Une des multiples magies du disque.

Paru en janvier 1958 sur le label Roulette Jazz

THE ATOMIC MR. BASIE
COUNT BASIE AND HIS ORCHESTRA

Une petite madeleine, avec une mention toute spéciale pour Li’l Darlin’, le dernier morceau du vinyle, qui me fait toujours fondre intérieurement. L’amour de la musique. L’amour du son. L’amour tout court.

Et je repense à l’installation hi-fi de mon père : une grosse machine vintage grâce à laquelle j’ai découvert la musique. Il a malheureusement fini par la casser, suite à un accident dont les séquelles ne facilitaient pas l’entretien. Je repense à ce moment où, en famille, nous avons monté une opération « réparation », réussissant à reprendre contact avec un ami dont il s’était éloigné. Je repense au temps qu’il nous a fallu pour réparer la machine, ressouder, ajuster, patienter. Je repense surtout au jour où mon père est arrivé les yeux bandés pour découvrir la nouvelle salle d’écoute et son système fraîchement restauré. Puis à sa première réaction, devenue depuis un mème familial : « le son est vraiment dégueulasse. »
Sur le moment, une seconde de sidération. Mais je me suis souvenue de la fois où avec mon compagnon et l’ami de mon père quelques jours plus tôt nous avions réussi à relancer la machine et posé ce vinyle sur la platine. Grâce à la douceur de ce souvenir, je savais que c’était faux.

La musique est une chose si puissante qu’elle répare presque tout.