Pour la 4e année consécutive, Pannonica est partenaire du festival Mois Kréyol, un festival d’une ampleur impressionnante puisqu’il se déroule en deux éditions : d’abord dans l’Hexagone durant presque deux mois et puis durant un mois dans les Antilles-Guyane. Au fil du temps, ce coup de projecteur sur les langues et cultures créoles a fédéré les villes et les structures culturelles autour de lui. À l’automne vous pouvez profiter du festival à Bordeaux, Paris, Strasbourg, Toulouse, La Rochelle, et bien sûr Nantes, avec des propositions artistiques que nous n’avons pas franchement l’occasion de voir à d’autres moments. Ce trimestre accueillons le festival le vendredi 6 novembre et prenons le temps d’échanger avec Chantal Loïal, créatrice du festival mais aussi danseuse et chorégraphe.
« Une décennie de conviction : la culture est un acte d’auto-libération, de transmission et d’affirmation. Le Festival Mois Kréyol ouvre des espaces où les voix créoles se racontent, créent, dansent, chantent et pensent le monde. »
Quelles ont été les motivations à la création de ce festival ?
Le festival a été créé en 2017 afin de mettre en valeur les artistes ultra-marins et la langue créole. Ce temps fort est organisé autour de la journée internationale des créoles,le 28 octobre. Au cœur du projet : la diffusion des cultures créoles sous toutes leurs formes. L’ambition était de réunir artistes, auteurs, scientifiques et associations culturelles autour de spectacles, de rencontres, de débats, de témoignages…
Avez-vous trouvé des échos rapidementen France métropolitaine ?
Au départ, en Île-de-France et Paris, puis très vite, il a essaimé dans l’hexagone et aux Antilles/Guyane. Si notre volonté était de développer l’itinérance des œuvres créolophones, nous avons et nous faisons face à une demande d’artistes, de lieux et de territoires ce qui nous a permis de nous développer dans l’hexagone et au-delà puisque nous avons même des escales à l’international (Canada, Londres etc.). L’ambition est de créer un maillage plus dense sur l’ensemble de l’hexagone pour satisfaire les besoins des partenaires et donc pour impliquer plus de lieux reconnus, alternatifs ou patrimoniaux.
Sa force de frappe est conséquente, avec une durée et un rayonnement géographique énorme. C’était dans les ambitions initiales du festival ?
Nous sommes passés de 23 jours de festival à 120 jours, de 1 000 participants et spectateurs à 16 000 en 2025. Nous voulions organiser au départ : un temps créole, un temps sur la langue créole, la sortir de l’ombre par le biais des artistes et des scientifiques, c’était notre volonté. Nous avons progressivement augmenté la durée, le nombre de partenaires. Cette année nous fêtons notre 10e édition, nous sommes très fiers du chemin parcouru.
À Nantes, le festival est aussi présenté à Mixt et puis au Château des ducs de Bretagne. Que diriez-vous de la relation qu’entretient le festival avec cette ville et son histoire ?
Nantes est un des territoires qui met en valeur l’histoire et la mémoire de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, la ville fait vivre son Mémorial de l’abolition de l’esclavage. Il est logique que le festival soit ici présent et partage avec les habitants et les associations détentrices du patrimoine culturel créole les valeurs que nous défendons. Nous sommes convaincus, comme le sont les Nantais, que sensibiliser les plus jeunes aux problématiques de transmission du patrimoine créole permet la réappropriation culturelle et contribue à ouvrir la voie de l’égalité.
Outre la géographie, la particularité du festival c’est de proposer des projets dans toutes les disciplines…
Chacun peut trouver dans la programmation ce qu’il recherche : faire un atelier, s’intéresser à l’histoire des afro-descendants, découvrir des artistes qu’ils soient danseurs, musiciens, comédiens, auteurs… Nous nous adressons à tous, des plus jeunes aux moins jeunes, aux publics habitués des lieux culturels et à ceux qui découvrent des initiatives qui ne sont pas habituellement proposées.
La ligne artistique du festival se situe « entre traditions et modernité » comment cela se manifeste-t-il dans les propositions artistiques ?
Nous définissons notre programme avec les partenaires associés. Nous proposons la découverte de projets artistiques ambitieux qui donnent une visibilité à des
artistes qu’on entend et qu’on voit peu, mais nous mettons également en valeur les associations détentrices du patrimoine créole et nous invitons les publics en découvrir toute la richesse. Notre projet est multidisciplinaire, il inclut également des temps d’échanges et de rencontres sur des thématiques scientifiques et sociétales.
Le festival fête ses 10 ans cette année. Comment résumeriez-vous cette décennie ?
Une décennie de conviction : la culture est un acte d’auto-libération, de transmission et d’affirmation. Le Festival Mois Kréyol ouvre des espaces où les voix créoles se racontent, créent, dansent, chantent et pensent le monde.
« La musique créole, malgré sa richesse et sa diversité, est confrontée à de nombreux défis. La mondialisation, l’uniformisation des cultures et la domination de l’industrie musicale anglo-saxonne menacent la pérennité de ces traditions musicales. »
Comment se porte la création culturelle actuelle dans les Antilles-Guyane ?
Comme partout, c’est encore plus difficile par les temps qui courent ! Il n’est pas simple d’être artistes en France aujourd’hui : moins de moyens pour se développer, pour créer et diffuser ses projets, c’est encore plus dur par-delà l’Atlantique.
La place accordée aux musiques créoles dans le paysage culturel français vous semble-t-elle satisfaisante ?
La musique créole, riche et diversifiée, est un véritable reflet des cultures et des histoires des populations créoles issues de l’esclavage à travers le monde. Elle a marqué l’histoire de la musique (exemple avec le groupe Kassav et le Zouk) et influencé de nombreux autres musiciens. Une myriade d’artistes et de genres musicaux témoignent de la richesse et de la profondeur de cette tradition. Mais, la musique créole, malgré sa richesse et sa diversité, est confrontée à de nombreux défis. La mondialisation, l’uniformisation des cultures et la domination de l’industrie musicale anglo-saxonne menacent la pérennité de ces traditions musicales. Il est donc essentiel de soutenir les artistes créoles, de promouvoir leur musique et de sensibiliser le public à la richesse de ce patrimoine culturel. L’éducation joue également un rôle crucial dans la préservation de la musique créole. Il est important d’enseigner aux jeunes générations l’histoire, les traditions et les valeurs de la culture créole, afin qu’elles puissent s’approprier ce patrimoine et le transmettre à leur tour. Les écoles de musique, les festivals et les événements culturels sont autant d’occasions de découvrir et de célébrer la musique créole.
Depuis trois ans que le festival s’installe au Pannonica, on constate à chaque proposition du festival la venue d’un public qu’on ne voit pas dans d’autres circonstances. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
Nous touchons des publics issus des outremers, les ultra-marins ne sont pas habitués à fréquenter les lieux culturels, et je suis heureuse que nous permettions à ces personnes de découvrir la programmation au Pannonica !
Pannonica de Koenigswarter avait pour habitude de demander aux musiciens de jazz qu’elle fréquentait de formuler 3 vœux qu’ils auraient souhaité voir s’exaucer à l’avenir. Quels seraient les vôtres ?
1. Que notre festival puisse perdurer pour permettre aux publics de découvrir le dynamisme et la qualité des musiciens (et de l’ensemble des artistes) issus des outremers.
2. Que la Compagnie Difé kako porteuse du festival puisse diriger un lieu afin de défendre son projet.
3. Que le partenariat entre le festival Mois Kreyol et Pannonica poursuive cette belle aventure de programmation de ces musiques riches, ambitieuses et porteuses de tellement de significations historiques, sociales…
Propos recueillis par Camille Retailleau / Photos © DR











