Wow, c’est du jazz.

: 28 février 2014 | : Action Culturelle Interviews | : lycee Guisthau

Vendredi 7 février. Le Pannonica accueille le groupe new-yorkais Rosetta Trio. L’un des trois musiciens, Jamie Foxx, nous reçoit dans sa loge. La chemise à rayures bien rentrée dans le jean sombre, les lunettes brunes vissées sur le nez, le regard perçant et l’air sévère, le guitariste du Rosetta Trio est très impressionnant mais ne s’en doute pas le moins du monde. Quelques formules de politesse, un sourire chaleureux, et nous nous mettons à discuter.

Vous jouez de la guitare électrique, et généralement, le rêve des petits garçons qui jouent de cet instrument c’est de finir en Rolling Stones ; mais vous êtes dans un groupe de jazz. Comment en êtes-vous arrivé là ?
(petit rire) Jeune, j’écoutais beaucoup de rock, les Rolling Stones justement…je jouais de plusieurs instruments mais je n’étais pas très bon. En réalité, je détestais travailler. C’est seulement un peu avant mon entrée à l’université que je me suis mis à la guitare et une fois à la fac, j’ai commencé à jouer avec des amis. Découvrir le jazz et enfin en jouer, ça a été progressif. Je dirais que ça s’est fait essentiellement en sortant, en rencontrant des gens, en se montrant curieux. Vous savez, quand on était avec des amis, on était tous assis autour d’une radio, on écoutait de la musique. J’avais un ami qui était plus intéressé par le jazz que les autres, il avait plein de disques et nous les faisait découvrir. Je trouvais que le jazz permettait plus de choses, notamment le free-jazz, qui me fascinait par la liberté d’improvisation qu’il laissait. D’une manière même générale, je trouvais que les structures musicales étaient plus complexes dans le jazz, ainsi que le travail sur les harmonies et les accords. Oui, je dirais qu’en venir au jazz, c’était un processus progressif, quelque chose qui nous accompagnait en grandissant et s’est affirmé de plus en plus.

Vous avez longtemps joué avec Joan Baez. Que vous a apporté cette expérience ? Est-ce qu’elle vous influence encore aujourd’hui ?
Jouer avec elle, c’était amusant et enrichissant. Je n’avais jamais vraiment voyagé avant, et comme je l’accompagnais en tournée, j’ai découvert de nouveaux endroits, l’Europe, notamment. J’y suis venu pour la première fois avec elle. J’étais déjà très impliqué  dans le jazz quand j’ai joué avec elle – et elle ne l’était absolument pas. En réalité, c’était une occasion qui s’est présentée. « Tu veux jouer avec Joan Baez ? » oui bien sûr…Alors je faisais mon boulot, jouer de la guitare électrique. C’est toujours un défi, d’être bon dans ce qu’on fait. J’essayais de l’être tous les jours mais je ne me voyais pas faire ça éternellement. Ce qui est bien dans le jazz, actuellement, contrairement à avant, où l’on se formait au jazz pour le jazz, c’est qu’il est éclectique, on vient de partout, on apporte différentes influences. Celle avec Joan Baez m’a formé au blues, et je fais du jazz ; ça m’a nourri et permis de voyager !

Le Rosetta Trio sort son premier album en 2005 et, il est précisé sur votre site, « au lendemain du 11 septembre ». En quoi ce jour vous a-t-il inspiré ? Vous influence-t-il encore ?
Un jour terrible pour tout le monde…j’habite de l’autre côté de Manhattan et la zone des tours était inaccessible puis bouclée pendant un long moment. Oui, c’était vraiment horrible, un grand choc. Pour ce qui est de la musique, c’est Stephan qui a composé les morceaux de l’album, alors je dirais que nous avons seulement joué ce qu’il nous proposait.

Toujours sur internet, le site de Stephan Crump cette fois, il est écrit que vous avez « réussi à vous dépasser et à atteindre une nouvelle sensibilité », en parlant de votre dernier album ; voyez-vous la musique comme une manière de se surpasser ?
Je crois surtout qu’en musique, c’est avant une question d’être, d’être soi-même. On peut toujours devenir meilleur, et on doit le faire tous les jours ; je pense que c’est être chaque jour une version améliorée de soi. C’est une quête constante de ses limites, pour les repousser. On ne sait jamais quand on progresse, on apprend tous les jours. Si je prends mon exemple, je trouve que je n’étais pas fait pour jouer de la guitare. Non, vraiment, il y a des gens que vous voyez et qui vous font vous dire « mais bien sûr, c’est évident, il était né pour faire ça ». Je ne suis pas de ceux-là, je trouve, mais je travaille, chaque jour et j’ai toujours cherché, je continue encore aujourd’hui.

Les journalistes du site Jazzdor ont écrit que votre musique était pleine « d’émotions contenues ». êtes-vous d’accord avec cette description ? Si non, comment définiriez-vous votre musique ?
La musique en général n’est pas facile à décrire (rires). C’est un mélange subtil d’intellect et d’émotions, c’est très complexe. La musique que l’on chante, la musique avec des paroles, raconte quelque chose, mais celle sans aussi…d’une manière différente.

Finalement, que diriez-vous à des jeunes qui semblent sceptiques sur le jazz, pour qu’ils le découvrent et oublient les a priori ?
J’adorerais avoir la réponse à cette question ! Je pense qu’il ne faut pas autant sacraliser le jazz, et dire aux jeunes « attention, nous allons écouter du jazz », non je pense qu’il faudrait simplement dire « nous allons écouter tel morceau ». C’est vrai que le jazz contemporain devient de plus en plus intellectuel. Mais il est vaste, il veut dire quelque chose et dans le même temps il ne veut rien dire. J’ai grandi avec des parents qui appréciaient et écoutaient du jazz, et avec deux frères musiciens. L’un jouait du saxophone, et passait ses disques de jazz. J’ai grandi avec ces chansons, je les entendais et je ne me disais pas « wow c’est du jazz » mais « wow j’aime bien ce morceau ». J’aimais les chansons, pas le jazz. La musique est la musique, on aime des morceaux avant d’aimer un genre – c’est ce qui rend ce dernier attirant.

Wow, this is jazz. -english version-

On Friday, February, 8th the Pannonica hosted the Rosetta Trio, a jazz band comprised of three New-York musicians. One of them, Jamie Foxx, welcomes us backstage. With his striped shirt, his dark glasses and his set face, he is quite impressive – but he doesn’t seem to be aware of it. He invites us inside, and we start talking together.

You play the electric guitar and becoming a rolling stone is usually what young boys dream about. How come you have chosen to play in a jazz band? You could have chosen rock and roll instead.
(laughs) When I was young, I was listening to rock music, to the Rolling Stones, a lot. I was playing instruments but I was not very good at it. Actually, I hated practicing.  Right before I went to college, that’s when I started playing the guitar, and when in college, I started playing with my friends.  You know, I was just hanging out, meeting people, being curious – that’s how I got into jazz, and that was progressive. Back then, youngsters used to sit around a radio station, so they could listen to music for hours. I had a friend, who was more into jazz than the others, and he had a lot of records. He was making us listen to his music. I immediately thought that jazz was great, especially free-jazz, because as a musician you could be really free. You could improvise more. Even generally speaking, I thought musical structures were more complicated, and so were the harmonies and the chords. So, yes, I’d say that getting into jazz was a progressive process, something that accompanied us growing up.

You spent some time playing with Joan Baez. What difference did that experience make for you? Does it (still) influence  your music or the way you play today?
Playing with her was fun. Actually, it was an opportunity do you wanna play with Joan Baez ? Sure…but I was already involved in jazz, when she was not at all – not even interested by it. I was doing my job, playing the electric guitar. Being good at what you do is always a challenge. I was trying to be good every day, but I didn’t want to do this forever. About her influence, I’d say that what’s great with jazz nowadays, is that it’s eclectic. Decades and decades before, you were formed to jazz for jazz, but now, people come from everywhere, with a lot of different influences. Mine’s the blues. Besides, thanks to that experience, I travelled a lot. I had never seen Europe before I went on tour with her.

Your first album was released in 2005 and I have read on your website that it was written in the aftermath of 9/11. In what ways does this event inspire you?
An awful day for everyone. You know, I live on the other side of Manhattan, and the area around the Twin Towers was closed for ages. Yes, it was terrible, a great shock. About the music, Stephan composed the songs, Liberty and I only played what he had given us.

I have read on Stephan Crump’s website that you felt you had managed to achieve a new level of feel and interplay in your latest album, do you consider music as a way to transcend ourselves, to test our limits ?
I think that most of all music is about being yourself. You can improve, and you must try to be better every day. Yes, I believe that music is about being a better version of you every day. It’s a constant quest of your limits, to go beyond them. And you never know when you actually get better because you learn every day. Take my exemple. I don’t think I look like I was made to play the electric guitar. Sometimes you meet someone, and you think « Oh god, yes, of course, he was born to do this ». I’m not like that, but I work every day and I keep learning.

Journalists on the French Jazzdor website argued that your music was packed with restrained emotions. Would you agree and, if not, why don’t you?
Music is something hard to describe (laughs). I think it’s a subtle and very delicate mix of intellect and emotions. It’s very complicated ! Music can be sung, then it got lyrics, and so it tells something, it tells a story…but what about music without lyrics ? Well, it tells something too…but in a different way.

Finally, what would you tell youngsters to make them like jazz music, and think beyond all scepticism and preconceived ideas ?
Believe me, I’d love to know the answer to that question ! I think you must not mystify jazz and say to youngsters “pay attention now, we’re going to listen to jazz”, no, I’d rather think you should just tell them “we’re going to listen to that piece or song”. Contemporary jazz becomes more and more intellectual, it means something when at the same time, it doesn’t ! But jazz’s vast. You know, I grew up with parents whom liked and listened to jazz, and I got two musician brothers. One of them played the saxo and he was making us listen to his records. I grew up with these songs, and whenever I heard them, I wasn’t thinking to myself : “Wow, this is jazz.” but just “wow, I like that !”. I loved the songs before I loved jazz. Music is music, and I believe you fall in love with the songs before you fall in love with the genre. And that’s what is appealing about it.

Par Agathe Freydefont