Le jazz : voyage en terre inconnue

: 24 février 2014 | : Action Culturelle Interviews | : lycee Guisthau

A quelques heures de son concert au Pannonica, rencontre avec Stephan Crump, le leader à l’origine du groupe Rosetta Trio. Une expérience un peu intimidante pour deux lycéennes qui découvrent tout juste le jazz : comment parler musique avec un contrebassiste de la scène new-yorkaise sans passer pour une cruche ? C’est justement l’occasion de discuter du jazz et de son public, de cet univers pointu qui semble parfois inaccessible.

Dans quel genre musical placeriez-vous votre musique ? Est-ce exclusivement du jazz ou bien un mélange de genres différents ?

Je ne pense pas au genre, il y a beaucoup de différentes sortes de musique que j’aime et ça ne m’intéresse pas de les délimiter. Dans le même temps, toutes mes compositions sont faites pour présenter une atmosphère unique, ou présenter une situation, un environnement afin que les musiciens puissent improviser. Ce que je partage avec les autres musiciens, c’est l’idée d’offrir une voix, quelque chose d’unique à l’univers.

Comment en êtes vous arrivé au jazz : c’était une évidence ou bien le fruit d’un long cheminement ?

En quelque sorte, ce n’est jamais évident pour moi de savoir ce que je veux jouer. Tous les moments vécus font partie d’un long cheminement. Je parlais tout à l’heure d’être honnête, de vivre dans l’instant présent. J’aime également jouer dans différents contextes musicaux, comme par exemple avec ma femme.

Que diriez-vous aux personnes qui déclarent le jazz comme élitiste ?

Je leur dirais d’aller écouter du jazz en live, car ça doit être quelque chose à vivre. Rencontrer des musiciens aussi, s’ouvrir à différents groupes car dans ce qu’on appelle le jazz, il y a énormément d’univers différents. On ne peut pas tout aimer. Comme pour les grands peintre, dès qu’on aborde un high art, cela peut devenir intimidant et effrayant. Quand on joue, on se met complètement à nu, et c’est parfois intimidant d’être en face de quelqu’un qui va aussi loin dans la recherche musicale. Arrêter de penser à la musique, il faut juste la ressentir… D’abord, physiquement, puis, intellectuellement.

Votre choix de formation musicale – un trio de cordes – est assez atypique. Quel est l’impact de ce choix déroutant sur le public selon vous ?

Au début, il faut souvent un peu plus de temps au public pour qu’il nous considère de la même façon que des formations musicales plus traditionnelles (avec un piano, une batterie, etc.) Souvent, les spectateurs, après nous avoir écouté, nous expliquent qu’ils s’attendaient à ce que l’absence de percussions soit gênante, mais ils sont souvent surpris. En effet lors du concert ils n’y pensent même plus, car ils sont capables de sentir le rythme comme s’il y avait des percussions. J’ai aussi beaucoup d’échos de la part de spectateurs qui ne s’attendaient pas à ce que la musique soit aussi colorée. Ils pensaient qu’elle serait plus monochromatique. Le rythme est toujours présent parce que nous utilisons des instruments à cordes, nous jouons avec nos mains ce qui créer une sorte de handcrafted music (NDRL : musique artisanale).

Comment aimeriez-vous que le public perçoive votre musique ?

Je ne pense pas particulièrement à la façon dont je voudrais qu’il la reçoive. D’après un grand compositeur classique, quand on commence à composer, il faut savoir ce que l’on veut apporter à l’auditeur. Je ne fais pas tout le temps comme ça. J’espère présenter ce que je fais de la manière la plus pure possible à l’auditeur, mais je ne peux pas aller au delà de ça. J’espère juste les émouvoir, les emmener ailleurs. Je pense que c’est important de comprendre que lors d’une performance en live, toutes les personnes dans la pièce sont concernées : c’est une activité collective. Quand ça fonctionne vraiment, c’est un échange d’énergie.

Est-ce que vous préférez les ambiances intimistes comme au Pannonica ou les manifestations musicales de grande envergure qui touchent un plus large public ?

C’est une très bonne question. Je dirais que j’apprécie d’expérimenter différentes formes de prestations. Je pense que ça peut être très satisfaisant de jouer dans des espaces plus larges, mais en ce qui concerne cet échange d’énergie dont je vous parlais, c’est beaucoup plus facile de l’atteindre dans un environnement plus intimiste comme ici. Quand vous jouez dans des endroits plus grands, à un festival par exemple, il s’agit plutôt de présenter sa musique. Cela peut arriver – et alors là c’est magique – mais c’est rare et très difficile.

Vous avez une façon de parler de la musique comme d’une expérience méditative. Pratiquez-vous la méditation ?

J’ai déjà essayé plusieurs fois. J’ai récemment pensé à chercher de l’aide d’un expert qui pourrait m’apprendre, parce que je ne travaille qu’avec des livres ou en discutant avec d’autres personnes pratiquant la méditation. Cependant, quand je joue de la musique et que ça fonctionne vraiment, on peut tout à fait considérer cela comme une forme de méditation.

Qu’est-ce que vous conseilleriez à des personnes (comme nous) qui n’ont pas l’habitude d’écouter du jazz mais qui sont curieuses de cette musique ?

Je dirais que si elle est intéressée, elle devrait trouver quelqu’un qui aime le jazz et connaît l’histoire de cette musique. Quelqu’un qui puisse lui faire découvrir de nombreux morceaux de qualité. C’est un bon début. Mais il faut aussi assister à des performances live. Les enregistrements peuvent être super, mais c’est vrai qu’un des aspects de la musique c’est être dans l’instant. Il s’agit de vivre ce voyage musical ensemble.

Pauline Larrieu et Anne Coleman